15 01 2008
A propos de la démocratie d'opinion
Par Jean-Pierre Demerliat, à 10:29 | General | #42 |
Avec la permission de l'auteur, vous voudrez bien prendre connaissance d'un article d'Alain DUHAMEL paru dans Le Point n° 1843 du 10 janvier 2008. Bonne lecture.
Jean-Pierre DEMERLIAT
Contre la démocratie d'opinion
Par Alain DUHAMEL
Le Point, 10 janvier 2008
Elle a surgi, comme un mascaret irrésistible, pour entraîner la France dans l'aventure stérile du « non » à la Constitution européenne en mai 2005 ; elle a, deux ans plus tard, submergé la campagne présidentielle, bousculant sans ménagement les rites classiques, contaminant les principaux candidats : la démocratie d'opinion s'est invitée dans la Ve République, s'est imposée au tournant du XXIe siècle. Jacques Julliard a donc toutes les raisons de lui consacrer son nouvel essai sous le joli titre de « La reine du monde » (1), inspiré par une formule célèbre de Pascal. On y retrouve les qualités habituelles de l'historien et éditorialiste du Nouvel Observateur , plume acérée, culture impeccable, humeur belliqueuse, thèse tranchée, goût du débat d'idées, ambition de conceptualiser la mode. Julliard était bien l'avocat rêvé de la démocratie d'opinion.
Rien n'est plus stimulant que de se sentir aussi complètement en désaccord avec un auteur aussi honorable sur un sujet aussi sensible. Jacques Julliard considère la démocratie d'opinion, cette vague qui emporte les sentiments et les passions durant une période éphémère autour d'un thème controversé, comme un progrès de la démocratie, comme une victoire des citoyens. Il y voit une forme supérieure de participation directe, une revanche contre toutes les oligarchies qui confisquent le pouvoir de la Cité, le triomphe du plus grand nombre non pas une fois tous les cinq ans mais quasi quotidiennement. Le règne de la télévision, la multiplication des sondages, la percée foudroyante d'Internet et de la blogosphère fourniraient ainsi selon lui les techniques permettant enfin à la démocratie d'opinion de l'emporter sur l'archaïque (dit-il) démocratie représentative.
Il lui faut tout de même admettre le risque permanent de dérapages, d'illusions, d'aveuglements, de manipulations propres à la démocratie d'opinion. Depuis des siècles, chaque crise politique, chaque convulsion sociale, chaque dérèglement économique en était l'occasion. Sous la Révolution, la feuille terrible d'Hébert, Le Père Duchesne , jouait le rôle de certains sites Internet aujourd'hui. Au-delà des thèses sur la convergence naturelle de la démocratie d'opinion et du présidentialisme, la certitude du dépérissement du parlementarisme est tout sauf convaincante, ne serait-ce que parce qu'un régime présidentiel exige justement un net renforcement du Parlement. Par ailleurs, l'idée selon laquelle le Parlement serait coupable des erreurs gouvernementales (exemple, selon lui, le CPE) ne résiste pas à l'examen. Enfin et surtout, célébrer le règne de l'opinion, c'est encourager la religion de l'inconstance, de l'émotion et-trop souvent-de l'ignorance. La démocratie d'opinion, promue rivale dominatrice du suffrage universel, c'est la victoire des emportements sur les urnes, des « collectifs » ou des « coordinations » sur les syndicats, des minorités fluctuantes sur les majorités légitimes, donc, en dernière analyse, de l'opinion sur la démocratie.
1. « La reine du monde. Essai sur la démocratie d'opinion », de Jacques Julliard (Flammarion, collection « Café Voltaire », 128 pages, 12 E).